Designer d’origine bretonne et directeur artistique de Drugeot Manufacture, Frédéric Saulou s’inscrit dans une pratique artistique du design et développe des projets à des échelles multiples pour des maison d’édition, galeries et particuliers. Particulièrement inspiré par la matière minérale dont l’ardoise qu’il façonne avec élégance et technicité, il présentera ses récents travaux à Bruxelles en marge de Collectible Design Fair en mars prochain.

Bonjour Frédéric, revenons en quelques mots sur votre parcours…

Après un bac général, j’ai rejoint LISAA, l’institut supérieur des arts appliquées où j’ai été diplômé major en 2011 en architecture d’intérieur et design d’environnement. La question d’une démarche plus libre et plus plastique dans laquelle je pourrais expérimenter davantage, me confronter à des outils de productions et à moi-même s’est ensuite posée.  J’ai intégré les Beaux-Arts de Rennes en Design en 2011 afin d’y développer un travail plus personnel davantage orienté sur la recherche et les matériaux. Suite à ces deux formations j’ai travaillé en cabinets d’architecture et de design pendant un an puis poussé par un désir d’autonomie et de liberté j’ai créé le studio Frédéric Saulou Design Studio afin de travailler autour de l’espace et de l’objet et surtout d’avoir une certaine liberté de créer. Et c’est en prenant des risques, en m’investissant dans mon travail que je me suis affirmé et qu’on m’a fait confiance. Aujourd’hui, ma pratique est d’une part plastique et artistique et orientée sur le travail de la matière minérale et les processus créatifs et d’autre part plus « appliquée » quand il s’agit de direction artistique de marque, d’édition d’objets et de mobilier ou de commandes de produits.

Comment ça se passe aujourd’hui pour un jeune designer ? Comment se faire connaitre parmi tous ces talents ?

Le marché du design est fluctuant et de nouveaux talents passionnés émergent chaque jour. Cela fait six ans que j’exerce ce métier à mon compte et, même s’il s’agit aussi de rencontres et d’opportunités, il est certain que pour se faire une place et vivre de sa passion il faut avoir un peu d’ambition et beaucoup travailler. Tout jeune designer souhaitant développer des projets spécifiques doit porter une écriture et une identité personnelle. Travailler rigoureusement avec ses propres codes et questionnements est essentiel afin de mettre en exergue un axe de travail, néanmoins il ne faut pas oublier de se renouveler et continuer de surprendre. Malgré tout il n’est pas rare de s’investir, d’envoyer des propositions auxquelles on croit à des éditeurs sans jamais avoir de retour. Je ne pense pas détenir les clés ni d’avoir la prétention d’avoir réussi mais disons que j’ai une recette personnelle et qui je pense s’applique à tous ceux qui souhaitent réussir et avancer dans leur domaine. L’ambition, le travail et la rigueur sont pour moi les mots clés. Ça n’a pas toujours été simple car le marché de l’ameublement est saturé et nous sommes très nombreux mais il y a de la place pour tout le monde. Nous sommes des conteurs d’histoires et à chacun de les narrer. J’ai la conviction qu’il faut s’investir dans une démarche et des projets personnels pour entrouvrir certaines portes. Il s’agit par la suite de rencontres et d’opportunités. Je me suis construit seul, j’ai réussi comme j’ai échoué mais je n’ai jamais renoncé. 

Vous travaillez à différentes échelles : mobilier, luminaires, arts de la table, pièces de collection plus imposantes et bijoux également….

En effet, je travaille aujourd’hui à différentes échelles et dans différents domaines. Cela va de l’édition, à l’autoédition en passant par du design de galerie. Je travaille également sur des projets d’architecture d’intérieur, de scénographie et de direction artistique. Enfin, je donne des cours de design à LISAA. Même s’il est parfois stressant d’interagir dans ces différents champs d’action, cela reste avant tout moteur et très enrichissant. Si le processus de travail est le même, recherches, passage au dessin, mise en volume en maquette, élaboration des plans techniques et parfois de modélisation 3D, chaque pratique à ses propres codes. Travailler des typologies différentes est toujours un exercice et une recherche à part entière dont il faut comprendre les tenants et les aboutissants afin d’apporter une réponse personnelle et nouvelle. Actuellement, je concentre mon travaille plus particulièrement sur la matière minérale, à la frontière entre l’art et le design, entre abstraction et fonction. C’est mon fil conducteur qui me permet de développer une approche poétique et sensible des formes et des matières. L’expérimentation et la recherche priment afin de penser de nouveaux matériaux et de nouvelles interprétations. Chaque projet est pensé comme une sculpture à part entière entre la simplicité et la technicité, entre processus artisanal et processus industriel. J’essaie de m’inscrire dans le temps, dans une écriture d’objets intemporels à forte valeur ajoutée, qui ont du sens et qui sont réalisés en France.

Parlez-nous du concept « Domestiquer » conçu autour de l’ardoise…  Il s‘agit d’autoproduction en collaboration avec des artisans ?

C’est en vagabondant dans les ruelles des villes de Bretagne et de la région angevine que j’observe vers le ciel la construction des édifices et que je me suis découvert un intérêt particulier pour l’ardoise et les pierres d’ornement. Je me suis interrogé sur l’héritage post-industriel de la matière minérale locale et ouvert le champ des possibles à la création de pièces fonctionnelles liées à l’habitat en questionnant l’histoire, la matière et son impact usuel entre l’art et le design.  J’ai souhaité détourner, démocratiser et valoriser la matière comme héritage futur et surtout comme matière à penser. Confronter les savoir-faire artisanaux et industriels à des fins créatives, réinterpréter la matière de façon formelle et conceptuelle dans le but de lui donner une nouvelle lecture, celle de la création contemporaine à l’échelle domestique. Domestiquer s’intègre dans une démarche d’autoproduction au travers de rencontres partenariales et collaboratives entre des unités de production semi-artisanales et des unités de production artisanales afin de créer dans l’échange et à l’échelle locale un projet social, constructif, nouveau et porteur de sens pour s’ouvrir à de nouvelles applications de la matière minérale locale.  L’ensemble des œuvres questionne l’influence des modes et des moyens de production artisanaux et industriels. Ils influencent implacablement la forme et se trouvent être le prolongement technique et esthétique du façonnage de l’objet, reflet d’un travail maîtrisé et abouti qui se doit d’être durable. De là, les pièces, uniques ou en séries limitées, se tournent vers un dessin juste et maîtrisé, simple et percutant, mettant la matière première à l’honneur. Elles sont le fruit d’un travail influencé par l’architecture, les codes de la construction contemporaine et de l’ornementation appliqués à l’espace domestique.

Ce matériau a-t-il des caractéristiques particulières ? Est-il plus difficile à travailler qu’un autre ?

L’ardoise est un matériau fragile et très solide à la fois, il est étonnant de pouvoir réaliser une dentelle dans une feuille d’ardoise comme d’y façonner une forme monolithique dans un bloc massif. L’ardoise est très dense par rapport à d’autres pierres mais elle se distingue également par sa fissilité car la qualité de son grain est très fine et homogène. Sa capacité à se fendre la rend fragile au façonnage car elle peut se briser. Le « veinage » de la pierre est également capricieux, on peut aussi rencontrer de la pyrite qui nuit au bon déroulement du façonnage. Difficile à travailler, il est nécessaire d’utiliser des outils spécifiques. Cependant, la partie clivée (partie brute de la pierre) est aussi un atout majeur permettant d’avoir facilement des surfaces brutes sur de grands formats et ainsi jouer sur les textures. J’utilise principalement de l’ardoise noire dans mon travail, j’aime sa couleur dense et subtile qui varie selon les pierres et surtout les contrastes qui s’en dégagent.  Dans ce noir profond on trouve un panel de couleurs subtiles avec différentes tonalités de blanc, de gris et de doré mais également de rouges sombres et diverses nuances de verts. Son aspect est lustré en raison de la présence de petits micas blancs qui permettent aussi de réaliser différentes finitions. En plus de sa résistance et se longévité dans le temps, c’est une matière très réfractaire, raison pour laquelle elle est utilisée en toiture.

Vous collaborez notamment avec Gallery Philia pour concevoir des pièces sculpturales et assez singulières… C’est un travail plus « artistique » à l’opposé de productions plus industrielles ?

Mon approche singulière de la pierre nécessite certes des savoir-faire spécifiques issus d’un héritage culturel et technique mais elle s’inscrit également dans une démarche plastique et artistique.  J’essaye de raconter une histoire, mon histoire au travers d’un matériau pour lequel j’éprouve une sensibilité particulière. On peut alors parler de design d’auteur. Nous sommes à l’opposé d’une production industrielle, privilégiant des éditions uniques ou limitées, signées et numérotées. Je projette des pièces sculpturales au-delà parfois de la fonction ou les frontières sont tangibles, entre art et design.

Votre approche veut que l’objet paraisse simple malgré sa grande technicité ?

Les moyens et la matière influencent la forme. De ce fait, les objets conçus reflètent toujours le travail de la matière dans sa simplicité associée aux processus de fabrication. Mais le travail de la pierre en soi relève d’une grande technicité par sa mise en œuvre, son façonnage, son poids et les caractéristiques de la pierre travaillée. De plus je privilégie une écriture évidente, intemporelle et essentielle.  L’idée étant de ressentir la matière en considérant ses aspérités non pas comme des défauts mais comme des atouts, comme une esthétique assumée. On peut parler de Brutalisme. Jouer sur les différentes textures en les retravaillant, les polissant ou non, travailler les formes simplement souligne les lignes d’une matière qui devient alors objet. Cette simplicité qui en découle permet de lire l’objet dans son ensemble, de le comprendre et de l’apprécier. Ludwig Mies van der Rohe, architecte que j’affectionne parle du « Less is more » que l’on pourrait traduire par « moins c’est plus ». Ce courant qui m’inspire particulièrement se caractérise par l’utilisation d’éléments simples, de lignes épurées et de matériaux sobres. L’idée est de se libérer le plus possible des artifices qui ne sont pas essentiels. Le dessin est rationalisé et influencé par les codes minimalistes de l’architecture du XXème siècle associé parfois à d’autres matériaux contemporains comme le verre, le métal, etc…

Vous dites que vous voulez détourner, démocratiser et valoriser la matière comme héritage futur et surtout comme matière à penser…

Les carrières Françaises et notamment Angevines ont fermé il y a quelques années maintenant. L’ardoise provient aujourd’hui principalement d’Espagne ou du Portugal mais on peut encore en trouver localement.  Le projet « Domestiquer » s’inscrit dans une dynamique de revalorisation de la matière et des savoir-faire locaux afin de démocratiser la matière dite de « bâti » pour lui donner un second souffle et une nouvelle lecture appliquée à l’échelle de la création contemporaine. J’ai souhaité repenser le matériau et ces applications pour le détourner à l’échelle domestique, lui donner un autre usage que celui que l’on connait. Utiliser l’ardoise ou les pierres d’ornements pour réaliser des objets ou du mobilier n’est pas courant mais c’est ma matière à penser.

Avez-vous des projets d’espaces, de scénographie ?

Oui, je travaille de temps en temps sur des projets d’architecture d’intérieur, de rénovation et de création d’extension pour des particuliers. Il s’agit d’une échelle différente et intéressante qui marie espace et design. Il me parait donc évident dans mon travail d’étudier l’espace et son environnement/contexte comme je traiterais un objet. De plus, je suis directeur artistique de la maison d’édition française Drugeot Manufacture avec laquelle je suis amené à dessiner les scénographies des stands d’expositions pour Maison & Objets ou Milan.

Quels sont vos projets actuels et futurs ?

C’est très varié : je collabore avec une chef pâtissier parisien sur un packaging de chocolat. Je poursuis le projet d’une rénovation complète ainsi que l’extension d’une maison dans le Finistère. Je développe des créations pour des maisons d’édition françaises ainsi qu’une nouvelle série de petits mobiliers avec un artisan ferronnier local.  Enfin, je produis une nouvelle série d’une douzaine de créations en ardoise et pierre d’ornements pour des galeries qui sortiront fin février. Une partie de cette nouvelle collection sera d’ailleurs présentée à la Collectible Design Fair à Bruxelles du 5 au 8 mars 2020.

www.fredericsaulou.com