Maitrisant aussi bien l’argentique et le numérique que la langue française, Ben Sandler expose sa perception du réel à travers d’étonnantes séries d’images. Installé à Paris et régulièrement aux quatre coins du globe, cet israélien d’origine nous confie sa vision de la photo et explique sa démarche. Interview.

Bonjour Ben, j’ai lu que tu avais suivi des études de philosophie et que tu avais beaucoup voyagé… avant de t’installer en France. Raconte-nous ton parcours de globetrotter. Pourquoi es-tu venu à Paris ? Exactement, je voyage depuis mon plus jeune âge. J’ai quitté Israël à l’âge de quatre ans. J’ai atterri aux Etats-Unis où j’ai effectivement suivi une formation de philosophie. Puis je suis reparti en France à 21 ans, d’abord à Nice pendant un an où j’ai rencontré des étudiants de la Villa Arson (ENSAD) qui m’ont conseillé de suivre une formation de photo à l’ENSP à Arles ou aux Gobelins. J’ai finalement décidé de rejoindre Paris, un centre névralgique pour toutes les activités et pour la photo bien sûr. Je me suis inscrit aux Gobelins où j’ai suivi un cursus de deux ans principalement axé sur la technique. A la fin de la formation, il fallait mettre en pratique ce que j’avais appris donc j’ai cherché des stages pour forger mon expérience. Et c’est avec Dimitri Daniloff que j’ai commencé à travailler sur des projets d’envergure avec de vraies productions et des marques connues. J’ai pas mal voyagé avec lui, Barcelone, Londres… J’en ai un excellent souvenir. Ce stage m’a ouvert de multiples portes pour la suite.

Conscience, Logique Symbolique, Esthétique et Langage… furent tes domaines de prédilection durant ta formation de philo… Quel lien fais-tu avec la photo aujourd’hui ? Tout à fait. En fait, ce premier diplôme de philo avait pour but de nous sensibiliser à cette discipline de manière assez globale. Il n’y avait pas de spécialisation particulière mais j’ai appris à avoir un regard universel, à me familiariser avec la notion de conscience et la perception du réel. Savoir comment chacun de nous perçoit une couleur par exemple m’intriguait beaucoup. Toutes ces composantes de la philo se sont donc logiquement mises au service de mon travail actuel.


Et tu es inspiré par les carrefours entre la Science + Art, Fiction + Réalité et la représentation du réel ? La Science-fiction et l’art, en parallèle de la question philosophique, restent en effet mes principales sources d’inspiration au même titre que mes nombreux voyages. J’essaye de mélanger tous ces domaines à travers mes séries dans lesquelles est aussi traitée la question de la technologie. Ma série Tomorrowland en est le parfait reflet. Que ce soit pour mes travaux documentaires ou les commandes, je m’attache à jouer avec les images pour susciter l’interrogation à travers mes narrations. Je raconte des histoires à ma manière.

Justement, tu es assez porté sur le style années 50-60…. Est-ce un vrai engouement pour cette esthétique ou est-ce plutôt lié à l’air du temps ? Ce n’est pas spécialement lié à l’air du temps mais plutôt à mes centres d’intérêt et mes recherches. J’aime beaucoup les films des années 50 ou la période du retro futurisme : « l’avenir tel qu’on le voit dans le passé » et « le passé tel qu’on le voit du futur ». Mais Je n’ai jamais eu la volonté de donner une esthétique spécifiquement vintage à mes clichés. Cela dépend du type de séries que je réalise. Mes séries documentaires comme je les appelle sont souvent shootées à l’aide d’un appareil argentique donc le résultat est plus authentique, plus pur si je puis dire. L’argentique constitue la base de la photographie alors que le numérique sert à un autre type de travail photo.

A ce sujet, peux-tu nous expliquer plus en détails la série Tomorrowland ? Le paradoxe ambiance retro/futur… Cette série d’images mélange les inspirations du passé et le futur. Le film « 2001, l’Odyssée de l’espace » par exemple était très visionnaire. Même si il date de 1968, il représentait assez bien ce qu’allaient être les années futures. C’est un long-métrage intemporel à mes yeux, encore d’actualité en 2012, qui m’a beaucoup inspiré. Dans Tomorrowland, on peut voir un cliché avec une voiture au design ressemblant à celui des années 50 mais c’est un véhicule volant. J’ai ainsi mélangé les périodes, les styles retro et futuriste. Le passé n’est pas simplement quelque chose de vieux et d’inutile, il a toujours un côté contemporain pour moi. Donc je ne parlerai pas de paradoxe dans ce cas-là. Ce type de séries, très longues à finaliser demandent une post production importante avec toute une équipe autour. Les retouches ont d’ailleurs été effectuées au studio de Christophe Huet qui collabore régulièrement avec Dimitri Daniloff. Elles contrastent avec mon travail plus personnel même si je n’aime pas trop ce mot. Mon travail dans son ensemble est à mon image.

Les séries sur les Coïncidence, Henriette et Roger ou Décharges abordent des thèmes peu souvent traités par les photographes. Pourquoi as-tu décidé d’en parler en images ? Il s’agit ici de représentations du réel. La retraite, la solitude ou les décharges sont des sujets actuels ancrés dans la réalité quotidienne. Pour la série Henriette et Roger, je suis allé dans le Nord Pas de Calais, une ancienne région minière que l’on a peu à peu délaissée. La jeune population fuit une partie des petits villages où vivent désormais seules des personnes âgées. Il y règne une certaine solitude. C’est ce que j’ai voulu montrer. Pour les décharges, c’est un peu la même démarche. Les gens ne s’y intéressent pas mais c’est un sujet qui me parle. Je ne peux pas expliquer précisément pourquoi mais je pense que l’on peut y trouver une certaine beauté. Je peux également évoquer ces lieux désaffectés, abandonnés par leurs propriétaires faute de moyens que j’ai pris en photo au États-Unis en cette période de crise (In Limbo). C’est la réalité qui nous entoure tout simplement. Il faut dire que le hasard fait bien les choses aussi car le fait d’avoir toujours mon vieil appareil avec moi me permet de saisir des instants de vie à un moment précis sans rien calculer.


Quel est ton programme dans les mois à venir ? Je suis actuellement en résidence publicitaire à Amsterdam. Je suis arrivé au mois de juin et je repars en décembre pour regagner ensuite la France. Pendant six mois, j’occupe un espace avec d’autres créatifs au sein de l’Agence Wieden & Kennedy qui met du matériel à notre disposition afin que l’on puisse développer des projets de notre côté. Nous travaillons dans l’agence mais pas pour l’agence. C’est un incubateur de créatifs, un concept un peu nouveau qui est mis en place pour la deuxième année consécutive. Une opportunité qui me permet de faire pas mal de rencontres intéressantes et de développer mon réseau.

La photographie évolue très vite à l’image de tout ce qui nous entoure. Nos modes de consommation, notre rapport à l’image ou aux nouvelles technologies ont radicalement changé. Etre entouré de jeunes talents qui créent des choses est très motivant. Quand je travaille sur des grosses productions, je collabore avec des retoucheurs professionnels, des spécialistes de la 3D, des designers…. J’aime ce travail d’équipe, cette orchestration entre les disciplines. Puis à partir de janvier, je rentre à Paris afin de poursuivre mon travail avec mon agent et mes séries documentaires. J’essaye de concilier les deux selon mon emploi du temps.

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