De la mode aux portraits de personnalités en passant par des séries plus personnelles où interviennent régulièrement des artistes plasticiens, le photographe Quentin Caffier a choisi de multiplier les directions créatives. Bavard et plein d’idées, il nous décrypte son univers et aborde ses futurs projets.

Bonjour Quentin, alors tu es un « kind photographer » ? « Kind », en anglais, cela veut dire « gentil » et « sympa ». C’est une manière de m’opposer au mythe du photographe mégalo et hystérique popularisé par des films comme Blow Up : je ne pense pas qu’être un salaud garantisse un travail de qualité, je préfère m’entourer de personnes que j’aime pour faire mes images. J’ai envie d’être un photographe sympa, avec qui on a envie de partager un moment agréable…


Peux-tu nous raconter tes débuts dans la photo ? Tu as commencé par des études de sciences humaines… Titulaire d’un Bac S, j’ai effectivement commencé par Hypokhâgne et Khâgne. Mais en réalité, je passais une bonne partie de mon temps au labo photo à faire du portrait en noir & blanc, un peu à « l’ancienne » si je puis dire. Finalement, j’ai intégré l’ENS Louis Lumière dont je suis sorti diplômé en 2008. J’ai toujours eu un faible pour la photographie et la volonté d’évoluer dans un univers créatif. J’ai d’ailleurs une petite anecdote au sujet de mes débuts. A l’époque j’habitais une chambre de bonne à Paris dont la propriétaire était experte en textile à l’hôtel Drouot, Un jour, étant donné l’indisponibilité de leur photographe, elle m’a proposé de venir shooter des produits pour une vente aux enchères. Voilà comment j’ai obtenu ma première commande.

Les deux prix remportés en 2008 et 2009 ont-ils lancé ta carrière ? Le fait d’avoir remporté ces deux concours m’a permis d’avoir davantage de visibilité et de crédibilité auprès du public et des professionnels. C’est aussi une forme de réconfort par rapport à son travail personnel. Lorsque j’ai lancé le projet multimédia CaCoPhonie, j’ai pu obtenir des aides de la part de Picto, Broncolor, etc en surfant sur la vague de SFR Jeunes Talents…


Pourquoi avoir choisi de te spécialiser dans la mode et la beauté ? C’est un peu le fruit du hasard : j’avais des amis en école de mode qui avaient besoin d’images, et de fil en aiguille mon book « commercial » s’est enrichi. Toutefois, mes travaux personnels représentent toujours une grande partie de mon activité, et certains de mes amis évoluent plutôt dans le milieu plasticien. Bien souvent, ces séries peuvent voir le jour à la suite de rencontres avec un artiste ou des artisans. Le contact avec les autres est une facette du métier essentielle à mes yeux.

Comment choisis-tu les thèmes de tes shootings qui sont assez singuliers? Je pense par exemple à Onnagata ou Digital Heroes, des séries récentes sur lesquelles tu fais justement participer des artistes plasticiens… Je m’intéresse de près aux phénomènes de société et aux questions qui en découlent. Pour la série Onnagata, je me suis interrogé sur les figures traditionnelles japonaises du XVIIème siècle et l’ambigüité sexuelle de ces acteurs travestis. Dans ce type de séries assez « courtes », je collabore en effet avec des artistes plasticiens avec une volonté de mêler mode et art contemporain. Onnagata a ainsi pu voie le jour grâce à Sono Fukunishi. Ce fut également le cas pour Origaming (Stefania di Paolo et Fauve Hautot) et Danse Macabre avec Jim Skull. Quant à la série Digital Heroes, elle s’inscrit dans une autre direction. C’est un projet qui a demandé davantage de temps, une quinzaine de séances environ. Il s’agissait ici de s’interroger sur la notion d’héroïsme et sa représentation. Pour ce faire j’ai choisi de mélanger les univers des comics et des mangas sur fond d’esthétique geek. C’est un sujet de société que je trouve intéressant car ces joueurs de Starcraft sont méconnus en France. La société les considère un peu comme des enfants contrairement à d’autres pays asiatiques par exemple où ces joueurs deviennent de vraies idoles. Il existe plusieurs niveaux de lecture à travers ces séries. Sans prétention, je pense que l’image doit porter un message derrière elle et amener à la réflexion.


Tu créés ainsi ton propre langage photographique… Je ne sais pas si l’on peut parler de langage photographique personnel, ce n’est pas évident à définir. Chaque sujet possède ses propres codes esthétiques et j’essaye de les interpréter à ma manière. Je joue en quelque sorte avec le langage des autres. C’est justement la manière qui est primordiale selon moi.

Tu réalises aussi des portraits à la fois en couleurs et en Noir & Blanc… Oui je continue à me pencher sur les portraits par pur plaisir la plupart du temps et pour faire des rencontres tout simplement. J’aime le côté sombre, feutré et intimiste du Noir & Blanc, le cadrage serré et les émotions qui en ressortent. La plupart de ceux présentés sur mon site n’ont pas été réalisés à la suite de commandes : Paul Jorion dont je lis le blog régulièrement, Fauve Hautot et Norman Thavaud. C’est avant tout un travail personnel. Dans le cas de Cédric Klapisch, on m’avait passé commande mais le personnage m’intéressait donc ça tombait très bien. Idem pour Serge Moati. Le fait de suivre ses émissions depuis longtemps m’a donné envie d’aller à sa rencontre.


Quel rôle joue la retouche dans ton travail ? Je considère que la retouche n’est qu’un outil à ma disposition mais je ne m’interdis pas de l’utiliser quand j’en ai besoin. Pour la série Digital Heroes, pas mal de gens pensaient que je m’étais principalement servi de la retouche pour arriver à ces résultats alors que ce n’est pas le cas. Sauf pour quelques petits effets particuliers, comme les yeux lumineux de Freman mais la plupart des effets que l’on voit sont réalisés dès la prise de vue. Je me suis donc décidé à faire un making off pour expliquer le déroulement du shooting, qui a été publié sur le blog Truth Hearts. L’utilisation ou non de la retouche dépend de l’objectif de départ et du résultat que l’on souhaite obtenir. Si les clichés fonctionnent sans retouche alors je ne vois pas la nécessité d’y faire appel.

Tu fais également de la vidéo… Mes premières tentatives de vidéos ressemblaient davantage à des animations. J’essaye plutôt de faire des extensions vidéo de mes séries mais réaliser de véritables petits films est quelque chose de plus lourd à mettre en place qu’une série de photographies. Je ne peux pas tout faire tout seul donc j’en suis à réunir une équipe fiable autour de moi. Ce n’est pas toujours évident car cela demande de l’organisation. J’ai plusieurs vidéos à différents stades de production, ce qui devrait me permettre de monter une bande démo vidéo d’ici la fin de l’année. Me focaliser sur le mouvement et l’interaction avec la musique m’intéresse davantage que de raconter une histoire. J’ai d’ailleurs pu réaliser un clip en 2011 pour Joko (Antipodes Musique), et c’est une expérience que j’aimerais renouveler.

Et tu es intervenant sur Adobe Live… plutôt sympa comme activité. Comment l’as-tu mise en place ? C’est grâce à mon agent, Nelly Perlade et à Bernard Thomas de chez Canon (pour qui je suis ambassadeur depuis le mois de Juillet). Ils ont proposé mon nom à l’organisation d’Adobe Live, qui a apprécié mes images et ma démarche. C’est assez plaisant de participer à ce type de projet mais c’est toujours frustrant car le temps de parole est très limité. Je n’ai parlé que quelques minutes alors que j’avais passé deux heures au téléphone à mettre en place mon intervention avec les gens d’Adobe. Mais cela reste tout de même une expérience très enrichissante.

Il y a aussi ce studio de création Five Monkeys par le biais duquel vous mêlez les disciplines avec tes associés. Monter ce pôle créatif en septembre 2011 était une excellente opportunité d’avoir à ma disposition mon propre studio, mon espace créatif où je puisse organiser mes séances et faire venir mes partenaires de jeu. Et puis le fait d’être entouré d’autres créatifs qui évoluent dans des univers différents comme le design textile(Rozfluo), l’illustration (Nouchka, Emilie Ramon) ou le scan 3D (Solide Xpress) apporte une indéniable synergie.

Quels sont tes projets pour les semaines et mois à venir ? Mon agenda est assez rempli. Différents projets sont en cours de réalisation ou encore dans les cartons. En ce qui concerne la photo, j’aimerais poursuivre la série Digital Heroes avec des joueurs internationaux. Je vais également réaliser des pochettes d’albums, où j’ai une plus grande liberté de création. Je réfléchis aussi à explorer le thème des films d’horreur des années 60, mais en les détournant (comme d’habitude). Du côté de la vidéo, je viens de sortir « The Hourglass », dans l’univers de Constellation, et je suis en cours de production pour une extension vidéo de CaCoPhonie. J’ai également un autre projet vidéo avec un ami réalisateur, Marc Cierwiec, sur le thème des interfaces homme/machine. On aimerait la tourner à Berlin mais on a besoin de caler nos emplois du temps (Marc habite à Londres) donc ça devrait aboutir l’année prochaine a priori.

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