Entre dj sets, productions et ciné-mixes, Jeff Mills, l’un des pères fondateurs de la techno made in Detroit, a bien voulu répondre à nos questions. Interview d’un mythe.

Bonjour Jeff Mills. Vous êtes considéré comme une véritable légende. Quel effet cela fait-il ? Vous considérez-vous vous même comme une légende ? Non, je ne me considère heureusement pas comme une légende. Je suis généralement tellement occupé que je n’ai même pas le temps de me poser la question ! Depuis mes débuts, j’ai toujours suivi avec admiration la carrière de DJs ayant commencé avant moi, je n’ai donc même pas l’impression d’être là depuis si longtemps que ça. Je ne fais de la musique que depuis 25 ans, ce qui n’est rien en comparaison de certains musiciens qui sont là depuis 50 ans ou plus… Par ailleurs, je continue toujours à apprendre !

Vous allez avoir 48 ans en Juin. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la scène techno ? Je n’aurais jamais imaginé que la techno prendrait une telle ampleur. Cependant, il reste encore du chemin à parcourir. (…) Comme beaucoup, je voue une profonde dévotion à cette musique. Les débuts étaient vraiment enthousiasmants, avec tous ces gens dans le monde entier qui voulaient en entendre toujours plus. A cette époque nous nous préoccupions bien moins d’être acceptés par le grand public, et beaucoup plus d’utiliser la musique comme un outil de communication avec ceux qui avaient la même conception du monde que nous .

Et en ce qui concerne votre propre évolution ? Je suis un pur produit de la musique et de la culture techno. Ma vision du monde est le résultat de mes voyages, de mes expériences et rencontres musicales à travers le monde. Dès mes débuts à l’aube des années 90, je n’ai plus ressenti le besoin d’explorer d’autres sons. La techno me permet de m’exprimer, de mûrir et de m’épanouir pleinement.

Quelles ont été, et quelles sont vos influences musicales ? Le voyage spatio-temporel. Le futurisme, la robotique, la spiritualité…Et de ce fait le travail de tous ceux qui ont exploré ces thèmes : Kraftwerk, Juan Atkins, Devo, Sun Ra, George Clinton, mais aussi Charles Mingus, Vangelis… Tout ce qui est susceptible d’ouvrir l’esprit en fait. (…)

Vous avez étudié l’architecture, et vous vous intéressez beaucoup à l’art, à l’image et au cinéma. Ces disciplines ont-elles une influence sur votre travail ? J’ai grandi en accordant un intérêt particulier à ce qui m’entourait, c’est probablement dû à des problèmes de communication verbale. Alors je suis devenu une sorte de voyeur professionnel ! Les couleurs, les formes, les contours ont un impact particulier sur moi, qui se ressent sur ma musique. J’admire beaucoup les travaux d’Oscar Niemeyer et de Tadao Ando, par exemple. L’Architecture et l’Art m’ont apporté un certain penchant pour le minimalisme, l’étude des peintres et des architectes m’a appris à construire pour mieux déconstruire, et à aller à l’essentiel. Mais si la musique m’a éloigné de mes études, je n’ai jamais ressenti un réel besoin de m’y replonger pour autant.

Réalisation d’une bande originale pour « Metropolis » de Fritz Lang en 2000, pour « Three Ages » de Buster Keaton en 2005….Pouvez-vous nous parler de ce lien au cinéma et de vos « Ciné-mixes » ? C’est vrai que j’ai créé pas mal de bandes originales ces 10 dernières années ! La première a été en effet pour « Métropolis », la dernière en date pour »Octobre » d’Eisenstein. En ce moment, je suis d’ailleurs en train de travailler sur la bande son du « Voyage Fantastique », un film de 1966, que je devrais jouer en Mai lors d’une représentation unique à la Cité de la Musique, à Paris. En ce qui concerne plus particulièrement mes « Ciné-mixes », ils se font essentiellement en live . J’aime l’idée de recomposer la bande son d’un film et de la jouer en live durant sa projection. Ça me permet de mieux adapter le son aux scènes et à l’intrigue. Sur la plupart des films, cela me demande quand même 2 à 3 mois de travail en amont.

Revenons à la musique…Vous êtes DJ, mais aussi producteur depuis 1988. Comment travaillez-vous en studio ? Généralement, je créé une musique en accord avec une idée que je veux exprimer. Mon studio est pour moi comme un énorme stylo à plume, je ne m’en sers que si j’ai quelque chose à exprimer, le reste du temps je n’y mets quasiment pas les pieds. Je ne suis pas un puriste de l’équipement studio, mais j’essaie de me tenir au courant des dernières nouveautés. Je n’achète de nouvelles machines que si j’en ai vraiment besoin. Je préfère largement lire un livre ou regarder un film, ça m’inspire plus. Sinon, quand je travaille, c’est toujours seul et la nuit, et je peux enregistrer jusqu’à 8 ou 10 morceaux en quelques heures. N’étant lié à aucune maison de disques je n’ai aucune pression extérieure .Les choses se font à mon rythme, et aucune contraire ne m’empêche de dormir !

Vous êtes à la tête de plusieurs labels (Axis, Purpose Maker…). Existe-il des différences entre ces labels ? Qu’est- ce qui fait qu’un morceau sortira sur l’un plutôt que sur l’autre ? Certainement, mais je ne saurais pas dire lesquelles. C’est le résultat d’une alchimie spécifique qui a donné jour au morceau. Une équation particulière. (…)

En 2005, vous avez joué certains de vos morceaux avec l’Orchestre Philarmonique de Montpellier au Pont-du- Gard. Que vous a apporté cette expérience ? Aimeriez-vous la réitérer ? C’était une belle expérience et une opportunité unique. Cette idée n’était pas que la mienne, mais celle de beaucoup de gens de la communauté techno. Cela faisait des années qu’il y avait des discussions sur la fusion des deux genres dans le but de créer quelque chose de nouveau. J’avais déjà essayé de monter un projet semblable quelques années plus tôt, mais j’avais rencontré peu de succès, et c’est en venant à Paris que j’ai trouvé des gens très ouverts d’esprit qui partageaient mon enthousiasme. Nous sentions que ce serait un pas décisif dans l’évolution de la techno. Je suis d’ailleurs en train de mettre sur pieds une performance dans le même esprit pour la fin de l’année en Norvège.

Ciné-mix Le Voyage fantastique / Musique live de Jeff Mills le 10/05 à la Cité de la Musique.

© photo : D.R

www.myspace.com/jeffmillsofficialspace