Hello Mega, comment ça va à Bali ? La France ne te manque pas trop ? Au moment où vous lisez cette interview, je déguste un jus de mangue glacé, accoudé aux pierres de lave qui bordent ma piscine, accablé par une averse de soleil. Le glapissement des geckos concurrence avec un panache mécanique le chant puissant de Wendy Renée que peinent à contenir les enceintes faiblardes de mon Macbook Pro connecté en Wi-Fi. Un client allemand me propose un travail tandis que je termine une illustration pour un magazine de Sydney. Pour peu que l’on prenne la peine de s’abriter sous les larges feuilles d’un des bananiers, la température descend à 30°. Il faisait 30 hier, et le sorcier du village prévoit 30 pour demain. Mentalement, je passe en revue la variété des délices culinaires locaux qui m’attend dans des restaurants à un euro. Je pense manger un cochon de lait tourné à la broche. À 500m de ma maison les ondes azurées lèchent à l’infini une vaste plage dépeuplée, magique, dont vos rêves les plus exotiques ne donnent qu’une idée assez approximative. Je pense à la France : j’y ai mon agent (Lezilus), j’y garde certains de mes meilleurs amis, ma famille y réside. J’aime les françaises, leur élégance naturelle me manque parfois.

Peux-tu nous expliquer en quelques mots ce que tu fais ? Mon activité d’illustrateur consiste à trouver des solutions visuelles pour répondre à des attentes de clients hétérogènes. Si les problématiques et les supports sont variés, la passion et la réactivité demeurent chez moi une constante.

Pourquoi « Mega » ? Mega calcule le monde en mégabytes et cultive une mégalomanie que cette interview permet d’alimenter. Il garde cependant à l’esprit que la grâce dont il jouit à l’heure actuelle peut s’altérer sans annonce préalable. La vie est un jeu aux accents parfois âcres, et le verlan de son nom –Game- résonne parfois comme un avertissement énigmatique. En Indonésien Mega signifie par ailleurs Nuage, et si le ciel est une limite pour certains, il n’en reste pas moins un terrain de jeu que j’affectionne. Au risque de me brûler les ailes, cette position stratosphérique ouvre des perspectives sans cesse renouvelées et m’offre l’atout remarquable de pouvoir poser sur le monde un regard différent.

Où et comment as-tu appris à dessiner comme ça ? À la fin de mon adolescence, j’occupais mon temps libre à peindre les murs de ma ville et les trains de ma région. Mes influences se trouvaient davantage dans les livres de graphisme Suisses et Allemands que dans les fanzines graffiti. Je ne me sentais pas concerné ni séduit par les poncifs Wild style en vogue à l’époque. Je crois que l’on peut dans cette mesure dire que j’étais plutôt new school. Peu à peu, l’utilisation de l’informatique est apparue comme le prolongement naturel et un développement logique de ma démarche graphique, permettant notamment d’ouvrir de nouvelles perspectives au niveau technique, et m’offrant potentiellement l’accès à un public plus large. Conscient que les murs n’intéressent qu’une audience restreinte de writers, j’ai toujours considéré que la publication et la diffusion d’objets imprimés présentaient l’avantage de toucher les non-initiés. L’ordinateur est donc devenu le prisme par lequel je filtre le monde qui m’entoure. La pratique constante du dessin aura été mon apprentissage, la curiosité et la passion mes deux maîtres.

Comment tu définirais ta « signature visuelle » ? « In your face » est la définition de mon style telle que donnée par Richard Solomon, mon nouvel agent new-yorkais. Je suis obsédé par la pureté des courbes et ensorcelé par la profondeur des aplats de couleurs.

Tu as pas mal travaillé dans la presse. Est-ce pour toi le média le plus adapté pour exprimer ta créativité ? Tu es un gros lecteur de magazines ? Il est clair que j’apprécie particulièrement les magazines en tant que moyen de diffusion de mes illustrations. C’est pour moi la façon la plus simple et la plus évidente de toucher les individus susceptibles d’être intéressés par mes productions. Le magazine est un produit à la durée de vie particulièrement limitée. Il y a une notion d’urgence, des deadlines souvent courtes, des contraintes spécifiques qui forcent la créativité. J’essaie d’apporter quelque chose de plus à chacune de mes parutions. D’une manière générale, je choisis de faire des illustrations ou d’assurer la direction artistique de magazines que j’ai envie de lire, le choix est simple. J’ai longtemps travaillé comme DA dans la presse, notamment en France pour WAD et en Australie pour Acclaim, et je regardais alors beaucoup ce qui se faisait dans tous types de publications. À Paris le seul magazine que je lisais était Clark. Au niveau international j’ai longtemps été fan de Vice (même si le concept tend à s’essouffler), Lodown a perdu de sa créativité au profit de Monster Children qui a bien su calquer et renouveler l’esprit, tandis que Complex reste une référence pour ce qui est de suivre l’actualité des cultures urbaines et de la mode.

Tu exerces désormais pas mal en freelance… notamment via Lezilus n’est-ce pas ? Lezilus est mon agent pour les pays francophones, et je profite de cette opportunité pour saluer la qualité de son travail, la liberté qu’il m’offre, et les portes qu’il m’ouvre. C’est grâce à lui que je peux parcourir le monde tout en restant connecté avec les acteurs de l’industrie de la publicité et de la communication. Richard Solomon est mon nouvel agent new-yorkais qui me représente dans les autres pays, et m’offrira je pense un terrain d’expression toujours plus vaste.

Raconte-nous un peu le projet avec Volkswagen pour le Tiguan… la pub est un univers vraiment différent… J’aime travailler dans la publicité. Les commandes sont précises et détaillées et le travail s’en trouve optimisé. J’ai eu la chance de travailler pour Volkswagen, Leclerc, ou encore La Poste, et j’ai à chaque fois apprécié le rapport avec les créatifs de cette industrie. Les cahiers des charges sont clairs et très rigoureux, ce qui permet de concentrer mes efforts sur ce que je sais faire le mieux.

Comment se développe la culture urbaine, graphique à Bali ? Bali est une île sur laquelle se disséminent trois millions d’individus. On ne peut donc pas parler réellement de cultures urbaines, mais la créativité est en revanche chaque jour présente. Chaque foyer se doit de confectionner quotidiennement de petites offrandes colorées déposées sur un support végétal, en adéquation avec leur pratique et leur conception de l’hindouisme. Les balinais aiment souvent peindre, dessiner, sculpter le bois et la pierre, avec un talent et une virtuosité technique qui ne cessent de me surprendre. Les cérémonies religieuses sont l’occasion de mises en scène théâtrales et décontractées, dont l’aspect visuel est somptueusement maîtrisé.

France, Argentine, Indonésie… quelle est ta prochaine destination ? Je souhaite continuer de voyager afin de pouvoir apprendre de nouvelles langues et me confronter à différentes cultures. Je pense retourner à New York l’année prochaine, afin de m’imprégner de l’effervescence créative qui règne dans cette ville fascinante.

Tu peux nous parler un peu de tes actualités ? Je termine les pochettes des prochains albums de DJ Gero et de Tom Fire. Un magazine Australien publie un article sur mon quotidien dans son numéro de décembre, et en France j’ai quelques doubles pages qui sortent dans divers magazines en Janvier. Je consacre mon temps libre à produire une série de sérigraphies destinée à être vendue dans la nouvelle boutique Sergeant Paper de la galerie parisienne Issue. Une version mise à jour de mon site www. ilovemega.com vient de sortir, et je désire faire de ma passion mon travail aussi longtemps que possible. Je vais tout d’abord finir mon jus de mangue.


Illustration : Pochette du nouvel album de DJ Géro.