Designer et architecte d’intérieur âgé de 35 ans, Mathieu Lehanneur exerce depuis une durée indéterminée. Il a fondé son studio en 2001 et se passionne pour les nouveaux champs d’exploration du design, mêlant technologies de pointes et éléments naturels.

Bonjour Mathieu, quel parcours avez-vous suivi jusqu’ici ? J’ai intégré l’ENSCI (Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle) en 1994 et j’en suis sorti 7 ans plus tard… J’ai fondé ensuite ma propre agence. D’abord seul, puis de moins en moins seul. Aujourd’hui nous sommes 6 personnes.

Comment définiriez-vous votre approche du design et de l’architecture d’intérieur ? Je travaille sur des projets très différents mais le fil rouge est sans doute une approche – la plus attentive possible – sur les relations qui nous lient à notre environnement. Environnement est ici à entendre au sens large, depuis l’enveloppe de notre corps, à l’environnement global en passant par le domestique.

Participer à l’évolution des technologies, du monde scientifique et pharmaceutique, et faciliter la vie de l’utilisateur final est une source de motivation supplémentaire. Il y a une vraie utilité « sociale » et médicale dans votre travail… Je l’espère… J’essaie d’être au plus proche de la connaissance et de la compréhension de l’être humain et de ses réels besoins. Les collaborations avec le monde scientifique sont un moyen de décryptage supplémentaire du corps humain sous tous ses aspects.

Pouvoir s’affranchir de certaines contraintes sur d’autres projets en parallèle et avoir plus de liberté artistique est-il nécessaire ? L’ensemble de ces contraintes n’est jamais un frein à la conception. La page blanche au début du processus de conception est d’un ennui profond. Ce sont l’ensemble des contraintes ou des contextes qui lui donnent son relief et son intérêt pour y coucher un projet. Travailler sur des projets expérimentaux ou des commandes exceptionnelles ne signifient pas pour autant s’affranchir des contraintes. Elles sont parfois très différentes des projets industriels mais elles existent. Pour vous donner un exemple, je travaille actuellement sur l’aménagement d’une église romane du XIème siècle classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Nous développons au sein de l’agence un système de stratification de marbre au niveau du choeur pour lui donner un relief à l’image des strates géologiques. C’est un contexte de projet exceptionnel ! Mais vous imaginez aisément qu’il n’est pas dénué de contraintes…

La question de la protection et de l’impact sur l’environnement est omniprésente aujourd’hui. Concilier respect et bien-être n’est pas toujours évident…Comment l’intégrez-vous dans votre travail au quotidien ? L’intégration des contraintes de respect de l’environnement est une constante sur les projets. Parfois de façon ponctuelle, d’autre fois sur l’ensemble de la chaine, ces processus d’éco-conception irriguent l’ensemble des projets. Ces attentions et ces choix ne sont, dans la plupart des cas, non visibles sur le projet / objet final. Par exemple, l’exigence donnée au poids d’un objet qui sera produit en grande série et amené à être transporté aux quatre coins du globe est la plus discrète mais la plus efficace des réponses à ce type de préoccupations.

Pensez-vous que les designers au même titre que d’autres personnes peuvent être des moteurs à leur manière pour faire changer les comportements ? Etant très en amont dans la conception des produits et des objets, les designers pensent souvent qu’ils ont le pouvoir de modifier les comportements de leurs contemporains. Ce n’est qu’une illusion. Ces comportements échappent en permanence aux prédictions. Ils sont fluctuants, instables, et parfois contradictoires… comme des êtres humains. Nous sommes une espèce tellement complexe. Je me contente de tenter de comprendre ces comportements, ou à défaut de les sentir.

Faire partie des collections permanentes du Moma, du Frac ou des Arts Décoratifs, c’est une reconnaissance pour vous ? C’est naturellement une reconnaissance, mais je le vis plutôt comme un soutien, comme un encouragement. En 2003, par exemple le MoMA a acquis pour sa collection permanente mon projet de fin d’étude, sur le design des médicaments. J’étais en relation à ce moment-là avec plusieurs laboratoires pharmaceutiques qui n’étaient pas encore prêts à envisager le médicament sous cet angle. Cette reconnaissance du MoMA a été primordiale pour moi pour recharger les batteries de la confiance. Je me suis senti moins seul… Par ailleurs je n’oublie jamais que la place de ces objets n’est pas le rayonnage des musées, aussi prestigieux soient-ils. Ils sont conçus pour la vie réelle, pas pour la vie sous vitrine.

Qu’auriez-vous fait si vous n’étiez pas devenu designer et architecte d’intérieur ? Un métier scientifique ? J’ai beaucoup d’admiration pour le monde scientifique mais j’aurais été incapable d’en faire partie. Mon métier est beaucoup plus simple, beaucoup plus futile aussi… Il m’aurait fallu un métier où je puisse réfléchir sur des domaines différents tous les jours, il m’aurait fallu un métier où je puisse rencontrer des cerveaux brillants et visionnaires, un métier où je pourrai constituer ma propre équipe et mes propres méthodes de travail. Je n’ai trouvé que celui de designer.

Y a-t-il un projet dont vous rêvez ? Que cela continue comme cela a commencé.

© photo : D.R

www.mathieulehanneur.com